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Psychologies
: Qu’est-ce
qu’une phobie ?
Irène
Diamantis : En
grec ancien, "phobie" signifie "effroi". La pensée
raisonnable est stoppée net, le temps est comme suspendu, et la
personne se sent sans recours face à un danger qui menace de la
détruire. Elle est figée, inhibée, dans l’incapacité
de se déplacer, d’aimer, de jouir de la vie. C’est
Louis, pour qui tout examen médical signifie condamnation à
mort ; Francis, qui n’emprunte que les nationales pour éviter
le vide terrifiant des autoroutes ; Charles, qui imagine le regard des
oiseaux rempli d’intentions maléfiques ; Christine, qui croit
que si elle rencontrait un rat, il se jetterait sur elle ; Elise, qui
panique en avion parce qu’elle a la sensation que seule sa vigilance
l’empêcherait de s’écraser… Certains tremblent
à l’idée d’affronter le regard des autres à
la cafétéria de leur entreprise. La phobie surgit quand
nous avons la sensation que notre environnement familier vacille : le
rat, l’oiseau, l’araignée, le regard de l’autre
vont alors servir de support effrayant à notre malaise intérieur.
Comment
une phobie se constitue-t-elle ?
Un jour, j’étais avec mon neveu de 2 ans et demi dans une
pizzeria. Tout allait bien, jusqu’à ce que, brutalement,
il se fige et refuse de s’asseoir : la chaise lui était soudain
apparue comme un objet effrayant, n’ayant nulle place dans son monde
mental. Il a donc mangé debout. Heureusement, cette phobie a disparu
aussi vite qu’elle avait surgi. Tous les enfants ont des phobies
passagères au moment où ils franchissent une étape
de leur développement. Manger seul marque une séparation
d’avec le temps où ils étaient nourris ; parler, une
rupture d’avec l’époque où les mots étaient
inutiles pour communiquer avec leur mère…
Certains sont-ils plus torturés par des phobies
que d’autres ?
Nous en avons presque tous, qui sont autant de signes de nos difficultés
à assumer notre condition d’êtres séparés.
Mais pour certains, dans l’enfance, l’épreuve de séparation
a été plus complexe. Sans forcément s’en rendre
compte, la mère a fait entendre que le monde était dangereux
: les gens sont méchants, les chiens mordent… Ou, à
cause de sa propre histoire, ses tentatives pour inciter l’enfant
à s’autonomiser ont été trop brutales. Dans
les squares, certaines mères portent toujours leurs robes de grossesse,
elles se sentent encore enceintes de leur enfant de 3 ans, ne peuvent
pas le lâcher. D’autres le tiennent sur leurs genoux, incapables
de concevoir qu’il serait plus heureux avec les autres dans le bac
à sable. A leur insu, elles font le lit de futures phobies sociales,
entraînant une peur panique du regard et du jugement d’autrui,
le social étant, par définition, ce qui est hors de la sphère
familiale et familière.
Selon vous, la phobie témoignerait donc d’une
immaturité psychique ?
Oui, et en même temps d’un imaginaire foisonnant. Pour les
phobiques, la planète entière est un gigantesque utérus
maternel, du moins tant que le réel ne leur rappelle pas que c’est
faux. En fait, une partie d’eux-mêmes est fixée au
stade où, pour survivre, il faut rester collé à maman.
Mais ce lien mental fusionnel n’est pas forcément vécu
dans l’amour. Certains nourrissent des fantasmes terrifiants mettant
en scène une mère toute-puissante, ayant droit de vie et
de mort sur eux. En fait, ils ont la sensation qu’aucun tiers n’est
en mesure de les aider à se séparer d’elle et à
affronter le monde. Les phobiques sont enfermés dans leurs cauchemars
et y croient sans distance : s’ils prennent un avion, celui-ci va
forcément tomber… Une personne en état phobique cesse
de raisonner. Si on lui dit qu’il n’y a aucun danger, elle
pensera : « Et si, quand même, une araignée se cachait
sous le lit ? »
Le rêve des grands phobique serait de rester
près de maman ?
Ce n’est pas si simple ! L’enfant atteint de phobie scolaire
panique à l’idée de se séparer de sa mère,
mais souffre aussi d’être incapable de rejoindre les autres
enfants. Il se sent amoindri, a honte de lui. Terrifiée à
l’idée d’aller de l’avant, la personne phobique
sait bien, dans une partie de son psychisme, que demeurer captif de l’univers
maternel est encore plus dangereux qu’affronter l’inconnu.
Comment repérer que nos phobies résultent
d’une peur de se séparer ?
Nous n’en avons jamais une conscience claire. A moins de faire une
psychanalyse. D’autant que le psychisme est rusé : nous allons
surinvestir une autre famille, un groupe d’amis, un lieu de travail,
qui seront en fait des équivalents du clan familial.
De quel type de sécurité une personne
phobique a-t-elle besoin ?
Il y a chez tous les phobiques une atteinte profonde de l’amour
et de l’estime de soi – moins vous vous aimez, et moins vous
vous sentez en sécurité. Par conséquent, toutes les
expériences qui redorent le blason de notre narcissisme –
tomber amoureux, voir ses qualités reconnues… – peuvent
alléger une phobie. Mais aimer peut, à long terme, se révéler
dramatique, car la personne phobique est souvent tentée de fusionner
avec son partenaire et de s’imaginer qu’elle n’est rien
sans lui. Ce qui, généralement, se révèle
inexact. En effet, paradoxalement, c’est dans la solitude que la
personne phobique se reconstruit le plus facilement.
A LIRE :
“Les Phobies ou l’impossible séparation”
Les comprendre, les résoudre
Irène
Diamantis est psychanalyste. Dans ce premier livre (Aubier-Flammarion),
elle nous offre une analyse originale des phobies, des plus ordinaires
aux plus étranges. Plusieurs histoires sont décryptées
au moyen d’un même fil conducteur : le ressort de la phobie
ne tient pas à la nature de l’objet ou de la situation qui
fait peur, mais réside dans une histoire familiale qui empêche
la personne d’affronter la vie, avec son cortège de séparations
et de changements nécessaires.
Propos recueillis par Isabelle Taubes
avril 2003
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