"Mais
Docteur, j'ai déjà essayé ce que
vous me proposez ".
Comment
proposer d'engager des exercices relationnels ambitieux
à des sujets ayant déjà beaucoup
souffert des contacts humains et fortement prévenus
contre eux ?
A
l'image d'un enfant qui craindrait l'eau après
des tentatives malheureuses, ( et bon nombre de patients
phobiques ont appris à leurs dépens que
" l'homme peut être un loup pour l'homme
" ), le soulagement de ses terreurs aquatiques
ne viendrait pas d'un plongeon violent dans l'eau glacée
provoqué par surprise par quelques amis douteusement
intentionnés. Il s'avère souvent difficile
de créer les conditions d'exposition adéquates,
les interactions sociales étant le plus souvent
brèves et imprévisibles.
Il
nous semble essentiel de distinguer les confrontations
occasionnées par la vie quotidienne ou tentées
de manière aléatoire, d'un véritable
programme thérapeutique d'exposition visant à
l'acquisition progressive d'un mieux-être relationnel.
Faute d'une technique spécifique, les consignes,
puis les consultations elles-mêmes vont passer
à la trappe par évitement. Ainsi, l'exposition
thérapeutique est un programme de soin construit
selon une progressivité établie par le
patient lui même, et entrepris de façon
volontaire par la personne anxieuse.
La
relation collaborative, à savoir empathique,
chaleureuse, impliquée, encourageante et compétente,
est bien sûr l'espace d'élaboration de
ce programme. Le simple fait d'évoquer des situations
personnelles embarrassantes s'avère bien souvent
proche de leur confrontation en imagination.
L'expérience
du thérapeute s'avère utile pour décomposer
judicieusement des objectifs larges et lointains en
exercices réalisables, impliquant une à
une les craintes spécifiques du sujet, et surtout
pour aménager leur mise en place concrète
et progressive ( Ou ? Quand ? Comment ? Quelles difficultés
prévisibles ? ... ). Il n'est pas toujours facile
de concilier le respect des obstacles subjectifs du
patient avec la pression dynamique requise pour l'engager
à évoluer. Une perspective positive peut
être alimentée par des exemples positifs
empruntés à d'autres patients. Il est
frappant de voir combien la réaction initiale
est émotionnelle, projective, et dichotimique.
Cette tendance générale à minimiser
les symptômes des autres peut amener le thérapeute
à sous-estimer le désarroi émotionnel
profond, parfois dissimulé du patient. Une attention
particulière doit être portée à
l'ambivalence face au désir de fréquenter
ses semblables. Sous une demande explicite de facilitation
des relations humaines peut se cacher une hostilité
forte à l'égard du genre humain, qu'il
faudra aborder en premier lieu.
Les
critères scientifiques de développement
de l'habituation sont bien connus des comportementalistes
: les expositions doivent être complètes,
prolongées et répétées.
La
démarche thérapeutique s'appuie sur un
bilan fonctionnel de qualité explorant avec précision
les évitements partiels et les évitements
subtils. Le problème le plus courant pendant
une thérapie d'exposition concerne les évitements
sous toutes les formes, bien souvent non reconnues par
le patient. Il importe de les reconnaître, mais
de respecter le rythme choisi par le patient pour les
lever.
Le
mieux-être en situation dépend du temps
d'exposition. Le patient doit s'imprégner de
la " bien connue " courbe d'habituation, mais
il est évident que les situations interactionnelles
ne se prêtent pas aussi facilement à un
programme de désensibilisation que les espaces
clos ou les animaux, autres situations phobogènes.
La répétition des exercices supplée
à la possibilité de faire durer certaines
situations, jusqu'à une dédramatisation
des relations interpersonnelles. La connivence thérapeutique,
parfois même avec une dimension ludique, soutient
les efforts du patient.
Les
exercices d'exposition sont abordés avec des
compétences et un état d'esprit différents.
A partir de l'analyse fonctionnelle, le sujet apprend
à décomposer sa réaction anxieuse,
souvent proche de la panique, dans les différents
domaines de fonctionnement de l'organisme et à
les moduler :
-
sur le plan émotionnel par l'usage de la relaxation
rapide ;
-
sur le plan physique par la régulation respiratoire
et la détente musculaire ;
-
sur le plan cognitif par l'identification des images
mentales anxiogènes et des pensées automatiques
négatives et leur remise en question, notamment
la signification accordée aux manifestations
physiques ;
-
sur le plan comportemental par l'utilisation des techniques
d'affirmation de soi.
Le
patient s'engage dans la démarche d'exposition
armé des outils comportementaux et cognitifs.
Cette étape d'apprentissage est essentielle et
rassurante, mais insuffisante. Le patient doit pouvoir
utiliser ses nouvelles compétences de façon
automatique dans les situations anxiogènes. Nous
lui présentons souvent ainsi cette étape
: " il va s'agir non seulement d'apprendre une
nouvelle langue, mais aussi d'oublier une partie de
votre langage habituel, à savoir vos réactions
anxieuses dans les situations-problèmes".
La lecture rétrospective des situations relationnelles
s'appuie sur des relevés plus objectifs, et les
commentaires intérieurs sont étudiés
en séance. Après réalisation d'un
exercice longtemps redouté, les patients peuvent
le minimiser ou attribuer sa réussite à
la chance, voire se focaliser sur ce qui aurait pu être
encore mieux. La discussion socratique des faits permet
un recadrage. En parallèle de l'acquisition d'un
savoir-faire, le repérage des distorsions cognitive
conduit à l'appropriation des succès,
à l'augmentation du sentiment d'efficacité
personnelle et à l'engagement d'une dynamique
de succès. ( cf tableau ). Si le programme d'exposition
se déroule bien, la décentration cognitive
( au cours de l'exposition ) va survenir peu à
peu. Enfin, l'arrêt de l'anticipation et le cortège
de soulagement qui accompagne ce " lâcher-prise
", marquant l'achèvement proche de la thérapie.
Le travail de prévention de rechutes, avec notamment
l'exercice de " l'avocat du Diable " qui rappelle
les pensées automatiques négatives anciennes
au patient pour qu'il les écarte, ou des exercices
sur l'estime de soi, complète la démarche
de soins.
Tableau
comparatif entre une confrontation sensibilisante (
qui conduit à l'aggravation ) et l'exposition
thérapeutique ( qui permet l'habituation )
Rencontre
avec la situation anxiogène |
Confrontation
sensibilisation ( conduisant à l'aggravation
) |
Exposition
thérapeutique ( permettant l'habituation
) |
Subie
ou contrainte |
Volontaire |
Fortuite
et/ou aléatoire |
Programmée,
avec progressivité |
Irrégulière |
Répétée |
Ecourtée |
Prolongée,
cf courbe d'habituation |
Biaisée
par des évitements subtils |
Complète |
Guidée
par l'instinct, l'émotion |
Démarche
apprise informée, avec l'aide d'outils |
Soumise
à la maximalisation du négatif |
Etudiée
rationnellement sur des relevés |
Par
le Dr Duchesne, psychiatre, membre de l'AFTCC, publié
sur le site emetophobie.net avec son accord.